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19 juin 2025CHRONIQUES DU DIMANCHE (214) HERVE BELLEC
Les Orties
Drôle de nom pour un bistrot, d’ailleurs j’ai oublié de leur demander le pourquoi d’une telle appellation. Les orties, en règle générale, ça pique, ça envahit les talus et ce n’est même pas joli. Certains en font de la soupe, d’autres de la tisane, grand bien leur fasse, on dit même que leur richesse en zinc leur confère des vertus anti-inflammatoires et c’est donc à conseiller pour ceux ou celles qui souffrent d’arthrose. Mieux, l’ortie, paraît-il, favoriserait la repousse des cheveux, ce qui entre nous soit dit m’arrangerait bien, quoiqu’il soit à craindre que ce soit déjà trop tard. Bref, s’ils ont choisi de baptiser ainsi leur boutique, ça les regarde. L’important, c’est ce qu’on y trouve à l’intérieur car qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, comme disait ce cher Alfred de Musset qui s’y connaissait en ivresse. Et à l’intérieur, messieurs-dames, on y trouve un peu de tout. Un comptoir et des tabourets, bien sûr, mais aussi une épicerie pour les productions locales et les produits de première nécessité, comme on dit, mais aussi des bouquins, des graines de pavot ou des cartes postales et surtout un resto – « une cantine », disent-elles – dans la grande salle du fond. Jessica fait à manger aux gars des chantiers du secteur et aux promeneurs de notre espèce. C’est une sorte d’entreprise associative. Fabienne, la gérante, m’a expliqué la structure juridique exacte de l’entreprise mais je n’ai pas tout retenu. Un gars du village entre et demande une baguette de pain ainsi qu’un timbre-poste. Elle a ce qu’il faut. Trois gamins au retour de l’école sautent sur le présentoir à bonbons. Il y a ce qu’il faut. Et nous, plutôt qu’une tisane aux orties, on demande juste une bière au retour de notre balade. Ça tombe bien, elle en a aussi. Une bonne rousse bio brassée dans les environs. Dix-huit bornes à pied, ça vous dessèche le gosier d’un brave homme.
C’est un petit patelin situé aux marches des monts d’Arrée. 636 âmes au dernier recensement. Une belle église entourée de son cimetière, une mairie, quelques vieilles maisons au centre du bourg et tout autour, comme partout, une kyrielle de lotissements silencieux. On dirait que ça dort mais ça ne dort pas toujours, preuve en est que certains soirs, aux Orties, c’est parait-il plein à craquer si d’aventure une chanteuse s’y déhanche ou un accordéoniste s’y trémousse. À cette heure de l’après-midi, c’est plutôt calme. On a tout le temps de faire un peu de gringue à Fabienne qui, sourires à l’appui, nous raconte ses années de lycéenne à Châteaulin. Après, elle a fait plusieurs tafs, s’est expatriée un moment dans l’Est, le vrai, celui avec les mines de fer et les usines d’acier, avant de revenir se poser dans le coin pour officier derrière ce comptoir aussi solide qu’un roc. Dieux du Ciel, faites qu’il reste dans nos campagnes de tels endroits pour étancher la soif des honnêtes gens, des vrais services publics, des îlots – n’ayons pas peur des mots – de Résistance et des marchandes de bonbons au grand cœur. « La vie sur terre n’est qu’une nuit passée dans une mauvaise auberge », a dit Sainte-Thérèse d’Avila qui, hélas pour elle, ne connaissait pas les Orties et pour le coup a perdu une belle occasion de se taire.
08 juin 2025

